La disparition du prof
2 avril 2011

Ainsi, après les caissières remplacées par les guichets automatiques, les chèques remplacés par les dépôts directs, les rencontres personnelles remplacées par les Tweets, les Presse par les Cyberpresse et les vidéoclubs (ceux avec du vrai monde) par les locations sur le net, nous aurons droit au remplacement progressif du prof par le tableau interactif 1 — appelé erronément « tableau intelligent » par Jean Charest, dans son discours inaugural, quand il a annoncé son intention de couvrir la province avec ledit tableau. Le JdeM a vite flairé la bonne affaire (invalidant le propos de son propre journaliste, Sébastien Ménard, 01.03.11 p.8) avec son concours du meilleur prof au monde : ils vont offrir un tableau aux gagnants.  On va donc féliciter les « meilleurs » profs en facilitant leur disparition. C’est super. (Et ils seront contents, les « meilleurs », on parie ?)


Une autre invention sans génie, pourtant, sans discernement pour les différences entre les disciplines et les approches pédagogiques qui devraient, minimalement, épouser ces différences — lesquelles ne s’enseignent pas avec power point, je suis désolé. Un ralenti sur l’éclosion d’une fleur ou la naissance d’une bébitte donne une assez bonne idée de la fleur ou de la bébitte, c’est juste, mais une vidéo d’Anne Hébert sur You Tube ne dit pas grand-chose de ce qu’on traverse en lisant « Les fous de Bassan ».


Reprenons doucement.  Une craie. Un type écrit des trucs au tableau, avec une craie. Il s’essuie la main sur son pantalon. Dans la classe, on rit un peu. Voilà qu’il efface le tableau, il éternue, c’est encore un petit peu drôle, c’est de la poussière de craie, mais Dieu qu’il existe, ce type. Concrètement. Et cette « existence » fait bel et bien partie de la matière qu’on enseigne, de ce que nous pouvons montrer et être, devant eux. Ce type est la médiation humaine entre un relatif savoir à transmettre, et des élèves, des étudiants devant lesquels on ouvre au contraire, chaque jour, un nouveau gouffre de virtualité. Ne vous étonnez pas, ensuite, qu’ils tombent dedans, désemparés devant la matérialité très très réelle de leur humaine condition, de leurs angoisses aussi.  Il y a de moins en moins de concret dans ce monde, on veut sauver un arbre.  On semble ignorer que des arbres, laissés à eux-mêmes, se tuent entre eux.


Entendons bien : je ne suis pas du tout contre les jouets (ni contre ces collègues qui savent adapter leur enseignement à l’invasion des gugusses, au contraire, je les encourage à le faire), mais je me méfie du message qu’on lance ainsi, comme de tous les cosmétiques destinés à rendre la matière plus « in », plus « facile », plus « comestible » — j’y reviendrai.  Je me méfie aussi de la foi aveugle dans le progrès, et surtout de l’application systématique de ce que vous me pardonnerez d’appeler ces foutues « trouvailles ». (Les fréons — cœur du réfrigérateur, invention géniale du XXe siècle qui a remplacé les blocs de glace dans les chaumières —, ont également troué la couche d’ozone, et on s’en est rendu compte quarante ans après. Oups. On aurait pu y penser avant.)  Et je suis fort agacé, on l’aura compris, que des hordes d’experts prennent des décisions immenses sans demander l’avis des professeurs.  La disparition a peut-être commencé, et on en ignore les signes.


Quoi qu’il en soit, la technologie permet une fuite en avant sans mesure dans l’Histoire du monde. Personne ne veut revenir au silex et à la paroi de granit, mais tirer le frein à main de temps en temps est un devoir.



1 Sujet abordé par mon collègue Cornellier dans les pages de L’Action (16.03; à relire). Il établissait clairement que la réussite des garçons ne dépend pas des gadgets.